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REPORTAGE: Des familles apprennent l’autonomie

ARTICLE PARU DANS LE MAURICIEN | 18 AOÛT, 2012 - 09:00

 


Apprendre à élever des pondeuses et des canards, pratiquer le backyard gardening… Une cinquantaine de familles d’Albion font ainsi l’expérience de l’autosuffisance alimentaire, grâce à Terre de Paix. Il s’agit à la fois d’un projet permettant aux familles en difficulté de s’en sortir et de resserrer les liens entre enfants et parents.Il est très difficile de réhabiliter un enfant si on ne travaille pas également avec sa famille.

Partant de ce constat, la Fondation pour l’enfance Terre de Paix a initié un projet d’accompagnement communautaire à Camp Créole, Albion, il y a quelques années. Outre le fait d’offrir un service de garderie afin de permettre aux mamans d’aller travailler, l’organisation non-gouvernementale (ONG) leur apprend aussi l’autosuffisance, à travers l’élevage et l’agriculture.

 

Patricia Yue, directrice adjointe de l’ONG, rappelle que la vocation première de Terre de Paix est d’œuvrer en faveur de l’enfance en détresse. « Mais nous avons remarqué qu’il n’y a pas de continuité lorsque l’enfant quitte ici pour retourner dans sa famille. C’est pour cela que nous avons commencé un travail à la base, avec la garderie et l’école maternelle. Nous faisons aussi le suivi lorsque les enfants passent au primaire. En parallèle, nous accompagnons les familles. »

 

La plupart vivant dans la précarité, divers projets ont été mis en place pour les aider à s’en sortir. Parmi, ceux de l’élevage et de l’agriculture. « Le but est de leur apprendre à produire pour leur propre consommation. Ils peuvent ensuite vendre ce qui est en excès pour avoir un revenu. » Tout ceci a une dimension familiale, ajoute Patricia Yue, car l’enfant doit y participer. « Dans une famille où l’on fait face à des difficultés, de telles activités peuvent permettre de resserrer les liens. On peut apprécier quelque chose de positif au lieu de toujours parler des problèmes. »

 

Ce projet d’autosuffisance alimentaire a démarré il y a trois ans. Terre de Paix avait alors remis cinq pondeuses à chaque famille. Aujourd’hui, certaines se retrouvent avec 12 et même jusqu’à 36 pondeuses. Huit familles, parmi les plus responsables, bénéficient même du parrainage de Livestock Feed Limited, qui leur offre à la fois les poussins, les cages et la nourriture.

 

Jensie Baptiste, jeune maman de trois enfants, fait partie de ce projet. Elle se réveille à six heures chaque matin pour donner à manger aux poules et nettoyer l’enclos. « J’aime bien ce travail. Cela me permet d’avoir douze œufs par jour que j’utilise pour notre propre consommation et je vends le reste. Les enfants sont très contents également. Ils m’aident à nourrir les poules. »

 

Sa belle-sœur Christelle, elle, élève des canards à l’occasion des fêtes. « En décembre, j’ai vendu 15 canards. Cela m’a permis d’avoir des revenus pour la famille. Les enfants y ont participé pleinement. »

 

Goût de la terre

Donner le goût de la terre et de l’élevage aux enfants est un travail qui se fait dès la maternelle. Le Centre d’Éveil et de Développement (CED) de Terre de Paix a son propre potager, ainsi que son coin de plantes médicinales. Les enfants apprennent à travailler la terre et participent à la récolte. « Dans un système éducatif où tout le travail est axé sur la plume et le cahier, un peu de travaux manuels fait beaucoup de bien aux enfants. Ils apprennent notamment à connaître les plantes et les animaux. Souvent, un enfant ne connaît que ce qu’il voit dans son assiette, sans plus. »

 

Dans le même esprit, les enfants de l’Atelier du savoir ont aussi leur potager qui leur a permis de remporter le troisième prix à un concours national organisé par l’Agricultural Research and Extension Unit (AREU). Là également, le travail est étendu à la famille. Une quarantaine de familles d’Albion et des régions avoisinantes ont reçu quatre bacs avec des semences et des sprayers grâce au Mouvement pour l’Autosuffisance Alimentaire, Gamma Civic et PricewaterhouseCoopers. Les jeunes peuvent ainsi continuer à pratiquer l’agriculture chez eux.

 

D’autres, comme Sylvain Soiris, le font pour subvenir aux besoins de la famille. « J’aime planter ; avoir son propre potager permet d’avoir ses propres légumes. » Haricots, cotomili, petsaï, brèdes… font partie des plantes cultivées par le père de famille. Pour les besoins du projet, Sylvain Soiris tient aussi un petit carnet pour noter la date de la semence, de la germination, de la récolte… C’est une manière pour les travailleurs sociaux de savoir si les bénéficiaires s’appliquent. Le même principe est appliqué pour ceux qui sont engagés dans l’élevage.

 

Mener un tel projet a demandé à Terre de Paix beaucoup de patience. Comme le témoignent Patricia Charles et Mary Jane Armand, deux social educators integrators, il a fallu du temps pour gagner la confiance des familles et les convaincre de se lancer dans une telle aventure. Celles-ci font le tour des cités, à la rencontre des parents dont les enfants sont encadrés par Terre de Paix. Le projet d’élevage et d’agriculture leur permet de tisser des liens étroits avec ces familles. « Nous venons voir si tout va bien et cela nous permet également de partager quelques notions d’hygiène, par exemple, ou de prendre des nouvelles des enfants. »

 

Patricia Yue se dit confiante qu’une telle approche amènera des changements dans la durée. « Nous ne pouvons les aider à sortir de la précarité du jour au lendemain, mais nous leur apprenons comment faire le premier pas. Cela permet de les responsabiliser. »

 

L’accompagnement, poursuit-elle, est important pour la réussite du projet. En même temps que les familles se sentent soutenues, elles apprennent à se prendre en charge. Si pour la première année, tout est offert gratuitement, les bénéficiaires doivent par la suite acheter leurs propres semences, poussins et nourritures, les années suivantes. Pour cela, ils doivent utiliser l’argent provenant de la vente des œufs ou des légumes.

 

Au-delà de l’aspect économique, ce projet se révèle être une belle aventure humaine pour Terre de Paix. Car former les familles, leur apprendre à planter, gérer leur budget, c’est avant tout les accompagner à se prendre en main.

 

 

Des lois restrictives

Le Centre d’Éveil et de Développement de Terre de Paix a été contraint de fermer son poulailler sur ordre du ministère de l’Égalité des genres, du Développement de l’enfant et du Bien-être de la famille. Car selon les règlements, élever des poules dans l’enceinte d’une garderie/école maternelle ne cadre pas avec les mesures d’hygiène. Pourtant, souligne Patricia Yue, « ce poulailler était d’une structure en béton et bien entretenu. Nous n’avons jamais eu de plaintes de la part du voisinage. Avec 180 pondeuses, nous pouvions être autosuffisants à la fois au niveau du CED, de l’ADS et du centre d’accueil pour les jeunes. »

 

La directrice adjointe de Terre de Paix se demande ainsi comment le gouvernement veut encourager les Mauriciens à retourner à la terre, tout en appliquant des lois restrictives. Le même problème est observé au niveau des familles, dit-elle. La loi permet d’élever des poules dans une zone résidentielle uniquement pour des besoins personnels. « Mais on ne mentionne pas le nombre. Par ailleurs, les besoins d’une famille de cinq personnes diffèrent de ceux d’une famille de dix personnes. »

 

Comment encourager les familles à devenir autosuffisantes, se demande-t-elle, si on a toujours les autorités sur le dos. « Du moment que les familles veillent strictement à l’hygiène et que cela ne dérange pas le voisinage, il ne devrait pas y avoir de problèmes. »

 

 

 

Certificat de réussite

L’émotion était grande chez les huit familles ayant participé au projet d’élevage financé par Livestock Feed Limited (LFL). La compagnie a décidé de leur remettre un certificat de réussite tout en leur renouvelant son soutien. Certains n’ont pas manqué de confier que c’était la première fois de leur vie qu’ils recevaient un certificat.

 

Michelle Mohesh est l’une des bénéficiaires de ce projet. Clouée dans un fauteuil roulant, cette mère de famille a trouvé là un moyen de contribuer aux besoins de la famille. Avec l’aide de son époux et de ses deux enfants âgés de six et dix ans, elle élève 36 pondeuses. Et c’est en fauteuil roulant qu’elle fait le tour du quartier pour vendre les œufs. « Ici, je suis habituée, tout le monde me connaît. Rien que pour la fête de la Vierge j’ai vendu trois plateaux d’œufs. »